Touze mange seul; dans la concentration et à la salle à manger. Nappe blanche ajourée, brodée blanc sur blanc, rayonnement du foyer sur les reins et or liquide dans l’estomac. Pas d’amis ou de voisins invités à partager ces agapes. L’affaire pour lui est presque expérimentale, quoique autant de sensations tellement fortes, associées aux grands crus, le conduisent à l’issue du déjeuner vers une euphorie voluptueuse et durable. Florine en son domaine fait ce qu’elle veut mais il y a bien longtemps qu’elle n’a pas mangé – elle goûte tant…
Les ors et la pourpre, les orangés nombreux des cerisiers sauvages et des liquidanbars ne ramènent pas Touze à la réalité. Il erre mollement en direction des vignes, bottes de caoutchouc aux pieds, champ de vision rétréci, ne pensant qu’à rentrer. Au chaud son corps réclame. Le même plaisir doit se renouveler. Il improvise un goûter constitué de fines lamelles de tout ce qui lui tombe sous la main dans la resserre: frittons, rillons, saucisse refroidie, dans un grand accompagnement de câpres, de cornichons, de petits oignons blancs et de tomates vertes au vinaigre, sur de larges tranches de pain dense.
Bien-être d’une solitude choisie dans la concentration du plaisir. Le blanc de la nappe amplifie la lumière de l’or à la faire pénétrer dans la chair. On imagine Touze fermer les yeux et partir au creux de lui, poursuivre les sensations que rien ne semble pouvoir perturber. Le corps bien après la bouche, continue de se délecter et de s’épanouir comme en récompense à l’esprit qui peut s’endormir vidé et libre.
Les couleurs de la réalité ne font que prolonger son appétit, le corps veut prolonger les sensations, continuer de dominer l’esprit. Les caresses faites aux yeux par le chatoyant des cerisiers sauvages et des liquidambars ne sont pas suffisantes, c’est en lui qu’il veut faire vivre les couleurs, il veut la pénétration.
La force Coriolis n’est plus dans la jatte mais entraîne Touze dans le manège. Il en redemande. La passion l’emporte… Florine quitte la scène, « elle goûte tant » en délicatesse.
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Voilà que notre Touze, gourmet intellectuel, ressent lui aussi les effets de la transformation.
Le chimiste attentif, scrupuleux et rigoureux qu’il était se laisse aller sous l’effet de l’ingestion de sa création: il connaît l' » euphorie voluptueuse », il « erre mollement » dans les vignes, sa vue est rétrécie. L’alchimiste devient hédoniste , il en redemande.A moins que les trois repas déjà pris ne nous réservent une autre métamorphose?
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