
« Entre temps, j’ai cessé de harceler Ermon. Quand il sera d’humeur à faucher, il le fera et je ne vais gâcher notre amitié en le relançant. Il tolère mes faiblesses; je tolérerai les siennes.
Un autre événement plaisant a eu lieu, que je dois au semi-abandon dans lequel je laisse mon domaine. Un soir vers la fin de l’automne, j’étais allée dîner chez des amis et je rentrais tard. Lorsque j’arrêtais la voiture devant la grange, la nuit fourmillait d’yeux. Des yeux qui flottaient dans la nuit, des yeux en forme d’amande partout, tournés vers moi, dorés, brillants, des yeux éclairés par la lumière des phares sans aucune autre partie du corps visible. J’étais environnée d’yeux. J’éteignis les phares, descendis, sans bruit de la camionette. Je me trouvais au milieu d’un troupeau de cerfs. C’était une nuit sans lune, mais à la lueur des étoiles leur silhouette se détachait assez clairement et, n’étant plus aveuglés par les phares, ils se détendirent et se remirent à brouter l’herbe et le trèfle encore verdoyants qui avaient poussé autour de la grange et en dessous. »
Une année à la campagne, Sue Hubbell, traduit par Janine Hérisson (Folio, p. 200).
Il y a un peu plus de quinze jours, en traversant la forêt de Rambouillet, en voiture, de nuit, j’ai soudain vu ces yeux dont parle Sue Hubbell: c’était une harde de grands cerfs. Elle se tenait sur le bas-côté de la route, et les animaux tenaient leur bois d’une façon très altière. Très impressionnant donc et là, pas moyen de m’arrêter (je ne crois pas que j’aurais eu le cran)!
Quant aux rapports de voisinage qu’évoque votre extrait, il est sûr qu’on a intérêt à mettre les (rares) voisins de son côté, lorsqu’on vit en pleine campagne et qu’on est une femme seule! On vit au rythme de la nature, des saisons mais aussi de l’humeur des humains qui nous entourent (bien moins nombreux que les grenouilles ou les scarabées ou les libellules ou les chevreuils). Pas question d’avoir des exigences avec eux, car on court le risque de l’ostracisme. C’est d’ailleurs ce qui me fait dire que je ne pourrais pas vivre la vie de Sue Hubbell, qu’elle raconte dans son livre; je ne suis pas de celles qui détestent la vie à la campagne, puisque j’y ai été élevée et que mon enfance y a été très heureuse; mais depuis ce temps béni, et au regard de quelques expériences où j’ai vécu des périodes de deux mois pleins, en rase campagne – et pourtant elle était séduisante et luxuriante cette campagne-là! – c’est dur d’endurer des journées sans paroles ou quand elles existent, se rendre compte qu’on ne tirera pas de celles-là des manuels de philosophie propres à vous enrichir… Sue Hubbell est une femme pragmatique, contemplative et son intérêt à décrire si minutieusement (et parfois scientifiquement) la faune et la flore qui peuplent sa vie révèle peut-être un certain désabusement des hommes. Elle fait aussi sans doute partie de cette génération de femmes qui, si elles sont costaudes, ont un peu d’argent pour vivre et de tête pour s’organiser, se prouvent quelque chose: une liberté, une assurance peut-être et une capacité à mener un projet qui convient à leurs idées ou à leur Être profond. C’est un livre qui mérite le détour même si on n’y adhère pas complètement et qui a la qualité de décrire les petits faits des saisons, avec une simplicité teintée de connaissances et d’une extrême observation.
Le tag présenté avec ce texte est d’une justesse et d’une adéquation sidérantes. Face à cette bouche qui ne demande qu’à parler, les interlocuteurs qui ont des idées en tête mais ne les expriment pas, lui demandent de remplir de ses mots ses bulles vides… Rigolo!
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Deux erreurs d’orthographe à corriger dans mon commentaire, sivouplait!
je ne pourraiS pas vivre… parce que c’est vraiment du conditionnel!
une simplicité teintéE de connaissances, parce que les qualités sont toujours féminines!!! Et toc!
Merci à vous! (pas les yeux bien ouverts, aujourd’hui…)
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Sue Hubbell, à égale distance – dans des chapitres bien construits, et de taille idéale – entre Henry D. Thoreau et le changement d’un bloc moteur à la maison.
L’importance donnée à la faune et à la flore m’a rappelé le livre de Simonne Jacquemard: « Des renards vivants ».
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Longtemps je me suis couché sans regarder ton blog, mais quelle redécouverte,quelle variété, que d’ouvertures et d’horizons proposés, quel accueil d’idées et d’artistes : tu as fait lever plein d’envies créatrices en moi et je t’en remercie Pierre! Jicé.
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Ta visite me fait plaisir, Jean-Claude, et je suis content si les graines semées régulièrement dans ce Champ font lever en toi de nouvelles envies et de nouvelles idées.
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