La limite de la peinture vers la droite; avec une idée de l’échelle.
Et puis – enfin – cette phrase promise, assez aboutie.
« Pas grosse: simplement rondelette et de formes pleines, les cheveux blancs, mais les yeux toujours jeunes et même encore quelques roses sur ce qui n’allait bientôt plus être des joues mais des bajoues, les petites mains potelées et lisses couvertes de bagues, croisées dans l’attente paisible des mets, sur le linge damassé devant la porcelaine de Haviland au dessous du lustre qu’il avait apporté en ville avec ses chariots il y avait de cela bien des années, au grand scandale de ses concitoyens stupéfaits et insultés), et la comparer à Judith déjà plus grande qu’Ellen, et à Henry qui, bien que moins grand pour seize ans que Judith pour quatorze, promettait d’être un jour de la taille de son père – comparer cette créature, ce visage qui ne parlait presque jamais au cours du repas, avec des yeux ressemblant, (comme tu le dis) à des morceaux de chabon enfoncés dans de la pâte molle, et des cheveux apprêtés de cette singulière nuance souris qu’ont les cheveux sur lesquels le soleil ne brille pas souvent, aux visages hâlés par le plein air de Judith et de Henry: Judith et Henry dont les cheveux tenaient le milieu entre le roux de sonpère et le noir de sa mère, et dont les yeux brillants étaient bruns foncés – ce petit être qu’était Miss Rosa et cet air de curieuse et paradoxale gaucherie comme dans un costume emprunté à la dernière minute, faute de mieux, comme pour une mascarade à laquelle elle ne désirait pas prendre part, cette aura émanant d’une créature cloîtrée par choix délibéré et encore dans les affres d’un apprentissage forcé de la simple respiration plutôt que d’y participer volontairement ou même par acquiescement – ette servante astreinte à l’apprentissage de la chair et du sang, qui attendait déjà sa délivrance en écrivant des poèmes d’écolière sur des êtres également morts – ce visage, le plus petit de ceux de tous les convives, l’observant de l’autre côté de la table avec une immobile, curieuse et profonde intensité, comme si elle avait réellement quelque prescience fondée sur cette intimité avec le fluide berceau des événements (le temps), acquise ou cultivée en écoutant derrière les portes closes, non point attentive à ce qu’elle y entendait, mais devenant passivement réceptive, incapable de discrimination, d’opinion ou d’incrédulité, attentive à la fièvre avant-courrière du désastre, qui fait les prophètes et quelque fois leur donne raison, et de la catastrophe à venir dans laquelle laa figure d’ogre de son enfance allait apparament disparaître si complètement qu’elle consentirait à épouser son ci-devant propriétaire. »
Absalon, Absalon!, W. Faulkner traduit par R.-N. Raimbault.
Après avoir lu une fois on revient au début.
On parcourt à nouveau, en survolant.
On perçoit l’ensemble de la phrase dans sa globalité.
Mais les détails sont enregistrés.
Lecture de longue haleine, qui rend parfois sceptique -pourquoi de nombreux intellectuels français raffolent-ils de ce roman?-, qui offre assez souvent des fulgurances narratives (où les parenthèses disparaissent devant le « nerf » de la narration), qui nous fait nous éloigner de Sutpen et de son drôle de clan autant qu’il nous en rapproche -encore que ce type-là (qu’on apprend à connaître par la voix d’un tiers portée elle-même indirectement par un de ses descendants) ne se laisse pas si facilement que cela approcher-, et que Rosa, sa belle-soeur, hait tout autant qu’elle a pu tomber sous son charme (sans le vouloir vraiment), le tout dans un Sud qui sombre et qui tombe, qui se délite et s’effrite.
On en sort un peu autrement, avec cependant la sensation que l’architecture de la phrase a su nous noyer, mais que l’histoire, dont on nous dit pourtant qu’elle n’est pas importante, a tenu et s’est fortement imprimée -comme ces couleurs et ce rythme graphique sur un mur stambouliote- dans notre mémoire qui a dû tout construire page après page.
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Très beau texte et on se laisse prendre par le rythme envoûtant de l’écriture… et de cette frise…
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Bravo Merbel, vous adaptez votre écriture au sujet traité.
Est-ce dire que vous adoptez Faulkner?
Moi oui, même si ce livre manque cruellement d’humour il m’a plu. Pour l’époque couverte, les destins individuels, et surtout pour la mise en forme, l’écriture.
Un narrateur, quatre locuteurs qui ne savent pas les mêmes choses… et une narration non chronologique qui – si l’on doit établir un lien avec la peinture – m’a fait penser à « Nu descendant un escalier » de Marcel Duchamp.
Avec « nombreux intellectuels français » vous y allez cependant un peu fort. Parlons plutôt des écrivains, et des romanciers plus particulièrement.
Bonjour Myriam. Vous avez bien saisi le parallèle que j’ai tenté d’établir.
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Quel plaisir de pouvoir faire quelque chose d’aussi grand! C’est joyeux et drôle. Ca ne peux pas laisser indifférent, mais combien de personnes vont pouvoir passer devant?
Je pense que vous faîtes des voyages pour vos commissions … on dirait la Turquie d’après le panneau à droite! Je vais faire l’inverse et trouver un extrait de livre que ces images m’inspirent … à suivre 😉
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Oui, Warren, n’hésitez pas! C’est ainsi que je conçois « Champ » depuis le début. Un travail en commun.
« …d’aussi grand! » la peinture murale ou le blog? (rire!)
Pour ce qui est du nombre de personnes, vous savez à Istanbul il y a du monde… (sourire!) Ce qui est incroyable c’est que ce panneau n’ait pas été immédiatement rayé comme c’est souvent le cas ici. Une sorte de respect instinctif face à la beauté, sans doute.
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